L’affaire Woerth-Bettencourt un cas d’école

lundi 20 septembre 2010, par ID

Un cas d’école en termes journalistiques s’entend, pour le reste je me garderais d’émettre ici un avis quelconque. Ce que cette affaire illustre particulièrement bien, ce sont les spécificités des médias en ligne par rapport à la presse papier et la mise en valeur du travail de journaliste, qui est bien au-delà du simple report d’événements. Évidemment ce texte est plutôt succinct et certains aspects pourraient être encore développés et approfondis. Et, en formation, on peut s’appuyer sur d’autres exemples.

 Le papier est limité

Le papier est limité dans l’espace, soit strictement comme le sont les huit pages du Canard enchaîné, soit un peu moins comme pour la plupart des quotidiens qui peuvent par moments prévoir d’imprimer plus ou moins de pages, mais cela reste plutôt rigide et compliqué, sans parler du coût.

Le papier est limité dans la chronologie, parce que la parution ne peut pas être immédiate, il faut remplir le papier avant, l’imprimer, le diffuser, et que l’information tombe au bon moment surtout pour tout ce qui n’est pas de la presse quotidienne et parce qu’on ne peut pas rediffuser des articles précédents sur le même sujet dans le même numéro, sauf à faire un numéro spécial, et que les lecteurs n’ont pas forcément les éditions précédentes sous la main.

Le papier est limité dans le temps, même si on peut fouiller dans les archives des périodiques, cela reste assez peu accessible si on ne dispose pas de la collection (encombrante, même sur microforme) et d’un outil de recherche (informatique ou papier), cela prend du temps, demande une certaine motivation et, souvent, des déplacements.

Le papier est limité dans la diffusion, un tirage supplémentaire ça a un coût, ça ne rapporte pas forcément, c’est une décision à prendre vite, sinon c’est trop tard (et ça a aussi un coût), et, localement, ce qui arrive d’ailleurs de temps à autre à l’hebdomadaire sus-cité, il est possible qu’une seule personne achète tous les exemplaires de la dernière édition.

Le papier est limité « matériellement », et plat, on ne peut donc pas faire de références facilement accessibles à d’autres éléments, voire d’autres sources autrement que par le biais de notes ou d’extraits.

Le papier est refermé sur lui-même  : c’est un tout fini sans porte ni fenêtres.

 Les médias en ligne ne sont pas seulement plus réactifs

Un texte en ligne défile à l’écran et ne pèse pas très lourd (en poids informatique)  : si l’auteur de l’article est salarié, qu’il écrive dix, cent ou dix milles lignes, un seul papier ou plusieurs, le coût est le même et il n’y a pas de limite (inférieure ou supérieure) à la taille « physique » de l’information diffusée ni à sa lecture si la mise en écran est bien pensée et le texte bien écrit.

Un texte en ligne peut le rester indéfiniment : qu’il soit en accès libre ou contre un paiement. On peut faire des liens vers les articles antérieurs de façon à rendre l’ensemble du dossier accessible, ce que, d’ailleurs, font plutôt bien les médias en ligne, qu’ils soient généralistes ou spécialisés. On peut aussi le remettre en valeur pour une raison ou pour une autre. Ça peut aussi très facilement être enregistré sur un ordinateur, à moins d’une catastrophe totale, ou de la disparition de l’électricité, une information mise en ligne peut survivre très longtemps au moins dans la mémoire d’une machine et ressortir un jour.

Un texte en ligne peut être lu dans le monde entier : maintenant ou plus tard, l’information peut être relayée de site en site et de courriels en courriels, de téléphones en téléphones... Un article sur un sujet, ce qui a été abondamment le cas dans l’affaire citée en titre, peut même être mis en lien sur un support concurrent évoquant la même affaire, c’est même très courant. Évidemment, le papier cite aussi ce genre de sources, mais ici, le lecteur n’a plus qu’à cliquer (et éventuellement s’abonner) pour accéder au texte de référence.

Un texte en ligne peut être abondé d’autres éléments  : copie des courriers, des pièces du dossier, vidéos, et comme la question de place ne se pose pas, on peut mettre tout le dossier si nécessaire, et pas uniquement d’extraits sélectionnés. Mediapart, est, à mon avis, le média d’information en ligne le plus abouti sur le sujet avec, outre ses inclusions « in texte » de photos, de vidéos et de documents qui propose aussi, quand l’occasion le nécessite, un onglet Prolonger une Boîte noire en sus de l’habituel « Lire aussi  » ou « Sur le même sujet  ».

Un texte en ligne peut, doit, être enrichi de liens : vers d’autres articles ou d’autres sources, qu’il s’agisse d’autres sites d’informations ou autres.

Un texte en ligne peut ne pas être un « simple » texte  : et oui, on peut même traiter un dossier d’une façon décalé en pastichant le ton et le visuel d’un site de réseau social, et le mettre à jour.

 De curieuses maladresses…

Dans l’affaire Woerth-Bettencourt, on a pu relever nombre de, ce que l’on va appeler des maladresses, de la part d’un milieu politique qui n’a, semble-t-il, pas tout à fait appréhendé les caractéristiques des médias d’information en ligne.

Une réaction de déni des compétences des journalistes auteurs de l’information au motif qu’il s’gissait de presse en ligne. C’était doublement maladroit. D’abord parce que, la contrainte d’espace n’existant plus, sur tous les médias en lignes dignes de ce nom, on peut accéder à des informations sur les journalistes. Dans l’affaire qui nous occupe, on peut relever que la plupart ont en effet une expérience professionnelle antérieure dans la « presse de ragot  » comme, au hasard Le Figaro, Le Monde ou Libération, à commencer par monsieur Edwy Plenel, cofondateur de Mediapart par qui le scandale est arrivé. Ensuite parce que cela a plus qu’agacé le secteur de la presse en ligne qui a fait corps avec ses collègues calomniés. Et non, mesdames et messieurs les ministres, l’information en ligne ça n’est pas que de la rumeur récoltée au hasard et non vérifiée. Dans les médias en ligne les journalistes sont les mêmes que ceux de la presse papier, ils ont la même formation, les mêmes règles de déontologie et la même expérience professionnelle.

Bilan : une collection d’articles sur le sujet que l’on veut taire, un peu partout, et des lecteurs qui apprécient assez fraîchement le traitement fait à leurs médias favoris.

Un refus de répondre  : dans la presse papier, quand une personne mise en cause dans un article ou une affaire refuse de répondre, c’est noté, et puis on passe à autre chose. Dans la presse en ligne, après un premier article exposant les faits, on peut mettre l’article à jour… ou en écrire un autre dans la foulée pour signaler ce refus, voire, de façon incidente, les remarques émises par la personne mise en cause sur le sujet des questions et la façon d’obtenir les informations.

Bilan : deux articles et des lecteurs et commentateurs qui enfoncent le clou et vont à leur diffuser l’information à gauche et à droite, par exemple sur d’autres sites de médias en ligne.

Des accusation parfois grossières méritant un point Godwin dans certains cas. Pas sûr que ces éléments de langage (ou de non langage) soient une bonne réponse dans la tourmente.